Publié par : avenuecolombie | 3 mars 2010

Vers la fin de l’ère Uribe ?

Petit rappel pour ceux qui ne sont pas familiers avec la situation politique en Colombie. Avant l’arrivée d’Uribe en tant que président en 2002, un président ne pouvait effectuer qu’un seul mandat de 4 ans. Mais cela ne suffisait pas à Sa Majesté Uribe. Sa première tentative pour prolonger son séjour à la Maison du Nariño (palais présidentiel, souvent appelé Maison « narquiño » une allusion aux liens entre Uribe et les paramilitaires) fut de faire appel au peuple via un référendum en 2004. Mais le peuple a dit non. Qu’à cela ne tienne, il suffisait de changer la Constitution. Après avoir acheté bon nombre de voix au sein des parlementaires (ce qui vaut une peine de prison pour corruption à ceux qui ont vendu la mèche !), la modification de la Constitution a été validée par la Cour Constitutionnelle  ouvrant ainsi la voix à la réélection de 2006. Deux mandats, c’est bien, mais trois c’est encore mieux… Le problème c’est que pour cela il fallait encore une modification de la Constitution. Et cette fois la Cour n’a pas suivi.

Le coup de grâce a été donné par une phrase prononcée par le recteur de l’Université Jorge Tadeo Lozano à Bogotà lors du débat du 5 février 2010, entre quelques académiciens et le président Uribe. Il s’agit d’une parabole qui voulait montrer ce qu’est un Etat d’opinion : «Quand Pilate demande au public de choisir celui qui échappera à l’exécution, or cette foule s’exclame « libérez Barabbas », laissant du même coup exécuter Jésus » (encore une fois c’est une citation !).

Pour faire simple, dans une démocratie le pouvoir juridique (Cour Constitutionnelle) et le pouvoir législatif (Assemblée) sont chargés de contrôler les actions de l’exécutif (Président). Dans un état d’opinion les contrôles sont faits par le peuple en utilisant par exemple le vote (au sens pour ou contre, sans recherche de consensus comme c’est le cas dans des sociétés dites « primitives). Or une démocratie au sens contemporain est sensée être la combinaison des deux (le fait que ce soit une solution d’avenir est discutable mais n’est pas le sujet du jour).

Mais dans une démocratie fragilisée par un exécutif autoritaire, dans un pays où le pouvoir économique (banques, multinationales…) domine à ce point, quand la presse est réduite à la seule fonction de manipulation de l’opinion (pour ne pas dire fabrication), l’état d’opinion permet la concentration de pouvoir aux mains de l’exécutif (président). Et l’expérience nous a démontré que sans État de droit aucun régime démocratique ne peut survivre, comme c’est le cas dans les dictatures.

Et c’est précisément avec un état d’opinion que Uribe a gouverné pendant 8 ans et c’est en s’appuyant sur celui-ci qu’il voulait comptait se maintenir au pouvoir. Il a su convaincre un peuple aveuglé par la peur et manipulé par un discours « guerrier » de « lutte contre le terrorisme » qu’il était le messie et que sans lui la Colombie allait droit dans le mur.

Néanmoins, ce 25 février 2010, un autre vent a soufflé pour nous dévier du mur, l’état de droit -la Cour Constitutionnelle Colombienne- a fait entendre sa voix avec des arguments juridiques et constitutionnels en main, en déclarant catégoriquement non valable la réélection, elle a barré la route à un nouveau mandant d’Uribe parce que malgré le harcèlement des juges et les efforts pour infiltrer les autres pouvoirs (deux magistrats de la Cour étaient « convertis »), les autres magistrats ont démontré leur indépendance avec un jugement assez précis de l »impossibilité juridique de la réélection, due entre autres choses aux vices légaux dont le procès frauduleux dans la collecte de signatures.

Cette nouvelle est une goutte d’espoir pour une démocratie maltraitée par un gouvernant autoritaire et mafieux. Cette fois l’état de droit a réussi à intervenir à temps, car comme dit John Ely dans son livre « Démocratie et méfiance : une théorie d’examen de constitutionnalité » : une majorité sans contrôle peut conduire à une annulation de sa propre démocratie en permettant aux gouvernants de se maintenir au pouvoir.

Espérons que ce soit le début d’un réveil de la conscience populaire et que les héritiers d’Uribe soient aussi contrôlés par un état de droit et un état d’opinion forts et unis qui marchent ensemble vers une démocratie authentique dont la Colombie et les colombiens rêvent sans sacrifier des innocents, comme le fit Pilate et son état d’opinion.

Une petite anecdote révélatrice pour finir. Jusqu’à l’annonce officielle de sa non ré-éligibilité, Uribe était habitué à faire salle comble à chacune de ses réunions publiques, or depuis, les courtisans brillent par leur absence et l’écho dans la salle de réunion fait se bidonner les journalistes qui s’en donnent à coeur joie. Il y a fort à parier que cela va aussi délier bon nombre de langues. En Colombie les occasions de se réjouir de la sorte sont rares et courtes alors ne les ratons pas. C’est un premier pas pour un jour voir comparaître Uribe devant une cour de justice, internationale ou non, pour complicité de génocide, entre autres bagatelles. Mais le futur de la Colombie n’est pas clair pour autant. Les élections sont prévues pour mai, c’est encore assez loin pour préparer un sale coup. En cas d’échec Uribe pensait à un coup à la Poutine en misant sur son clone, surnommé « Uribito », tant son désir d’imiter le maître est irrésistible (ex-ministre de l’agriculture qui s’est rendu célèbre à ce poste par diverses affaires), mais Uribito est en mauvaise passe et a fort à faire avec la concurrence de Santos, un autre ministre. Si l’on ajoute à cela une armée hyper équipée et entraînée grâce à Uncle Sam sous couvert de lutte anti-drogue, 7 bases américaines officialisées en grande pompe, des dizaines de milliers de paramilitaires incapables de réintégrer la vie civile, des incidents frontaliers à répétition avec le Vénézuela, tout cela n’est guère rassurant, et pas seulement pour la Colombie.

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Responses

  1. Bon débarras!

    Mais il y a tout à parier qu’il sera remplacé par quelqu’un encore plus soumis aux USA (si c’est possible de l’être plus que Uribe)

    Il y en a marre de ces politiques à la botte de l’oncle Sam!
    Il faut dire qu’en Europe nous ne sommes pas en reste, nous avons aussi nos toutous du pouvoir impérialiste.
    L’Amèrique du sud montre le chemin, mais pas en Colombie. Il faut espérer que la Bolivie et le Vénézuela montrerons la voie à ce peuple voisin.
    Viva Chavez, Viva Morales!

    Dégage Uribe, tu as fait suffisamment de mal à ton peuple!


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