Publié par : avenuecolombie | 23 avril 2012

Chronique d’une mort annoncée

Pendant plus deux ans nous vous avons informé sur ce qui se cache derrière l’huile de palme bio et les certifications en tous genres. Nous vous avons montré le décalage qui existe entre d’une part les aspirations légitimes de nombreux citoyens du Nord à « consommer » autrement et la réalité sur le terrain pour les paysans concernés au Sud, d’autre part.

A travers ce problème particulier, nous avons aussi voulu vous montrer que nous, citoyens, ne sommes pas obligés de nous comporter comme de simples machines à consommer sans jamais rien remettre en cause de ce que l’on veut bien nous raconter et que nous avons aussi le pouvoir de contrer les profiteurs de tous poils, même déguisés en bienfaiteurs de l’Homme et de la Nature.

Il n’est pas question de tourner cette page et encore moins d’oublier ces paysans qui luttent pour leur terres et leur souveraineté alimentaire, mais il est temps d’ouvrir plusieurs nouveaux chapitres. Le monde est en crise, ce n’est pas un scoop, et pour continuer comme si de rien n’était, les pays nantis et les nouveaux dragons ont besoin de plus en plus d’énergie et de matières premières, les deux étant intimement liés. Sans compter l’eau qui est en passe de devenir une « marchandise » stratégique. Or, du Mexique à l’Argentine, comme cela s’est passé et se passe encore en Afrique, cette course pour ramasser les dernières miettes du gâteau, souvent sous couvert de « développement » des pays pillés, ne laisse derrière elle que désertification, déplacements massifs des populations, famines et finalement la mort.

cerrejon

mine du cerrejon (d'après http://www.swissinfo.ch)

http://www.youtube.com/watch?v=oz79FmTCtQQ&feature=related

Nous ouvrons ce nouvel chapitre avec la lettre d’une amie d’origine Wayuu (à l’attention du Président Santos) qui avec un groupe de braves se bat contre le Cerrejon, une multinationale qui exploite le charbon dans le département du Cesar et de la Guajira, au Nord de la Colombie. C’est une mine à ciel ouvert(1) qui produit 32 millions de tonnes par an, possède une voie ferrée de 150 km de long et un port maritime pouvant recevoir des bateaux jusqu’à 180 000 tonnes de capacité(2). Autant dire que les voisins ont eu le temps de faire le tour de toutes les nuisances engendrées par une mine aussi gigantesque. Comme si ce n’était pas suffisant, cette puissante entreprise veut étendre l’exploitation du charbon au-delà de l’unique rivière qui permet de maintenir un peu de vie dans cette région désertique. Pour accéder à ce gisement estimé à 500 millions de tonnes il faut juste détourner la rivière Rancheria, dans le département de la Guajira, sur 26 km…

Pour information, une mine à ciel ouvert ou open pit implique de déplacer de très importantes quantités de sol et de sous-sol pour ensuite extraire le minerai qui se trouve relativement proche de la surface. On fragmente la roche par dynamitage et le minerai est ensuite chargé sur d’énormes engins pour traitement(3).

Les indigènes Wayuu(4-5) de la moyenne et haute Guajira représentent l’ethnie la plus nombreuse de Colombie avec plus de 300000 membres qui habitent cette zone semi-désertique. Leur principale activité économique est le pâturage (essentiellement de chèvres) et pour cela la rivière Rancheria est fondamentale. La majeure partie du peuple Wayuu ne parle pas espagnol et régit sa vie selon ses propres traditions.

L’exploitation de cette mine à ciel ouvert a donc commencé il y a plus de 30 ans(6) quand le gouvernement colombien fit un appel d’offre pour l’exploitation de 32000 ha, en 1975. Aujourd’hui, elle est devenue la seconde mine à ciel ouvert la plus grande du monde, mais malgré les redevances dégagés, le département de la Guajira a le plus haut niveau de pauvreté de Colombie, selon la Banque Mondiale et le Département National des statistiques économiques(7).

Nous trouverez ci-dessous l’appel des Wayuu pour comprendre l’amplitude du problème. Mais auparavant nous vous suggérons quelques liens pour compléter le portrait social et écologique du Cerrejon, une entreprise hautement responsable avec moult programmes sociaux et environnementaux(8), en proportion de ses méfaits comme il est de bon ton pour une entreprise de ce genre.

Liens

Notes

  1. http://fr.wikipedia.org/wiki/Mine_de_charbon_de_Cerrej%C3%B3n
  2. http://www.cerrejon.com/site/nuestra-empresa.aspx
  3. http://fr.wikipedia.org/wiki/Mine_%28gisement%29
  4. http://ramonmodus.tripod.com/id12.html
  5. http://es.wikipedia.org/wiki/Pueblo_way%C3%BAu
  6. http://www.cerrejon.com/site/nuestra-empresa/historia.aspx
  7. http://www.dnp.gov.co/
  8. http://www.cerrejon.com/site/desarrollo-sostenible-%E2%80%A2-responsabilidad-social-rse.aspx
Rio Rancheria

Rio Rancheria

Pancho, le 4 avril 2012

à JUAN MANUEL SANTOS, President de la Republique de Colombie, Bogotá

Monsieur le Président,

Je vous écris de Pancho, un village Wayuu avec des maisons de boue et des toit en tôle ondulée, qui se situe sur la rive droite de la rivière Rancheria, la seule rivière de toute la Haute et Moyenne Guajira.

Une dizaine de villages sont au tour de Pancho parce que les Wayuus vivent dispersés à travers le désert qui Dieu nous a donné. Les gens d’ici vivent de la pêche avec des filets artisanaux, même les enfants pêchent des mulets, de silures, des crevettes et c’est notre nourriture. Les femmes ramassent les cerises et autres fruits des bois et les vendent dans les rues de Rioacha. Un peu plus loin on trouve des olives, des prunes et bien d’autres fruits encore.

L’automme avec ses orages tonitruants nous avertit de l’arrivée de la saison des pluies pour que nous préparions les jardins pour les haricots, les pastèques, les courges, le maïs. La moisson est une joie indescriptible.

Quelques Wayuus ont des roses près de la rivière. Avec de gros efforts ils portent l’eau dans des seaux et arrosent plant par plant. Ce sont des indigènes ayant une vocation agricole et qui profitent de la bonne nourriture près de leur maison.

D’autres Wayuus prennent de la boue et avec l’eau de la rivière la pétrissent et forment des blocs qu’ils cuisent dans des fours. Ils fabriquent ainsi des briques pour la construction de maisons citadines.

Comme au bord de la rivière il y a une épaisse végétation, un groupe coupe le branches des arbres de trupillo (ils repoussent vite) et en font du charbon de bois. C’est une source de revenu parce que le charbon est vendu dans les restaurants des « arijuanas » (les « blancs »).

Du bosquet le long de la rivière nous prenons aussi du bois pour faire la cuisine. Nous n’avons pas de gaz à domicile, ni de cuisinières électriques. Quelques hommes vont sur les berges de la rivière Rancheria pour y chasser les crabes bleus.

La plupart de Wayuu élévent des chèvres. De nombreux troupeaux vont à la rivière pour y boire. D’autres ont de vaches et des chevaux. Ici, à Pancho, nous regardons passer des indigènes Chispanas et Buenavista. Jamais nous ne cesseront d’être enchantés de voir les troupeaux de chèvres des Wayuus de Haute Guajira aller paître. Quand l’été est au plus fort ils poussent leurs troupeaux pendant une dizaine de kilomètres et sont logés dans de petits huttes improvisées près de l’eau ; ils y restent jusqu’à la fin de la saisons sèche avant de s’en aller.

Rio Rancheria

Le Rancheria est la seule et unique rivière des Wayuus, le seul flux d’eau circulant dans ce territoire ancestral pour donner vie à nos vie. Nous allons nous baigner dans la rivière, c’est une distraction exaltante. Là-bas il y a les retrouvailles des jeunes, les amours, les liens d’amitié y sont fondés. Les mamans lavent le linge et les petits apprennent à nager. Pour le Wayuu il existe une grande diversité de jeux dans l’eau.

Avec la boue molle des rives, les petites filles fabriquent des jouets : poupées, tasse, soucoupes qu’elles font sécher au soleil. Les Wayuus n’ont pas de théatre, ni de cinéma, ni de grande roue comme à Chicago, ni de montagnes russes, ni de parcs interactifs. Nous avons seulement la rivière Rancheria, chargée de mythes, de légendes, d’histoires et d’enchantements.

Des milliers d’oiseaux chantent à l’aube de la Guajira. C’est la plus belle musique du monde. Les oiseaux vont à la rivière pour rassasier leur soif, de même que des ânes, des cochons, des singes, des renards et tous les animaux qui nous accompagnent sur ce voyage à travers la vie.

La rivière Rancheria ne s’assèche jamais. Lorsque l’été s’intensifie le débit des eaux baissent. La mer pénètre dans le courant en apportant des poissons de l’océan pour nous nourrir. Puis nous allons un kilomètre plus haut et nous y retrouvons de l’eau douce.

Dans le livre du Cerrejon intitulé « résumé du projet d’expansion pour le groupes d’intérêts », à la page 60, il est dit que le changement climatique (CCG) nous affectera : « le climat de la Guajira pourrait devenir plus chaud et sec, avec un diminution des précipitations de 5-10%. Les glaciers de la Sierra Nevada de Santa Marta pourraient disparaître vers 2050, ce qui aurait un incidence sur la disponibilité d’eau dans la région ».

Comment sera la vie des Wayuus sans la rivière Rancheria ? A Pancho sont arrivé le 28 mars 2012 des fonctionnaires du Cerrejon pour informer la communauté du projet de deviation de la rivière Rancheria de 26 km au niveau de la mine de charbon. Ils ont averti que la rivière va s’assécher en été. Mais nous passons déjà presque toute l’année en été, comment allons-nous supporter cela ?

Ils ont ajouté qu’ils vont peut-être construire un barrage sur la rivière Palomino (Barrancas) pour nous fournir de l’eau en été. Mais dans leur livre, à la page 48, il est écrit que cette source d’eau disparait pendant la saison sèche. Comment pourrons-nous nous approvisionner à un ruisseau desséché ? En plus ils ont dit que les 500 millions de tonnes de charbon qui sont sous la rivière pourrons générer des redevances. Mais en 30 ans d’exploitation de ce minérai ces redevances n’ont jamais servi à la Guajira.

Il n’y a toujours aucune population du département bénéficiant d’un aqueduc efficace. A Rioacha, la capitale, l’eau arrive au quartier Centre trois fois par semaine, sans atteindre les douches et dans les zones périphériques, le liquide est recueilli un seul jour de la semaine. Les hôpitaux sont en grève parce que les salaires ne sont pas payés depuis des mois et le retard technologique est écrasant. L’éducation occupe le dernier rang dans le pays. Selon la Banque de la République 50% des enfants Wayuu souffrent de malnutrition.

Cette année le DNP, le Dane, la Banque Mondial, la Cepal ont indiqué que le département de la Guajira détient le plus haut niveau de pauvreté et d’indigence, 64%. On voit bien que les redevances n’ont pas amélioré ce qu’il y a de plus fondamental.

Pourquoi échanger notre seule rivière contre des redevances ? A la fin de la réunion ils ont conclu que ce sera un grand ouvrage de génie civil et que rien ne changerait par ici. A cela un jeune fille de la communauté a demandé «si tout va rester pareil, alors pourquoi voulez-vous nous indemniser ?

Notre vie dans la péninsule de la Guajira tourne autour de la rivière, elle est la grâce et la vie d’ici.

S’il vous plaît, ne permettez pas qu’une entreprise étrangère comme Cerrejon détruise l’acquifère vital pour la Rancheria et qu’ils assèchent l’unique source d’eau dont nous disposons.

Si vous donnez la permission de la déplacer et que nous commençons à subir des préjudices, nous ne pourrons pas revenir en arrière et les dégâts seront irréversibles.

S’il vous plaît, aidez les Wayuus.

VICENTA SIOSI PINO

Wayuu du clan Apshana

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Responses

  1. […] "CRITEO-300×250", 300, 250); 1 meneos Apoyo de Francia para evitar desvío de Rio Colombiano [Francés] avenuecolombie.wordpress.com/2012/04/23/chronique-dune-mo…  por juancarlos83 hace […]

  2. Bonjour,
    J’ai rencontré Vicenta il ya un peu plus de 15 jours. Je prépare une expo sur le détournement du Rancheria. Cette expo aura lieu le 6 octobre lors de la fête de l’Huma des Hautes Pyrénées. J’espère pouvoir la faire tourner.
    Je serai heureuse d’en parler avec vous. Apparemment, nous aimons La Guajira.
    Françoise


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