Publié par : avenuecolombie | 8 décembre 2011

Impunity ou le quotidien des rescapés du génocide colombien

En toute logique cet article aurait dû paraître depuis déjà un certain temps car il semble plausible que sa sortie et sa projection en Colombie soit pour quelque chose dans le déclenchement des évènements en cours.

Quelques chiffres pour situer le problème :

Disparitions forcées : 55.000 selon l’Acnur(1) ; 50000 selon la Comission Nationale « Réparation et Victimes »(2) au cours des 20 dernières années, plus une dizaine de milliers dans les 20 ans précédents ; 57000 selon Christian Salazar du Haut Commissariat de l’ONU.

Massacres célèbres (3) : la Rochela, Bojaya, Bahia Portete, el Salado, Trujillo(4)

Population déplacée : 3,7 millions selon l’action sociale du gouvernement (5) (6) (7)  dont 2% d’indigènes, le groupe le plus vulnérable (soit près d’un indigène sur 5 !).

Comparaison avec la dictature en Argentine : peut-être 30000 disparus mais sur une période beaucoup plus courte(8).

Impunity

Le film

Le film s’ouvre sur la douleur d’une jeune femme qui raconte une scène dont la cruauté n’est hélas rien comparée aux horreurs racontées dans d’autres témoignages que nous avons reçus par ailleurs. Elle est toutefois suffisante pour faire entrer le spectateur dans le vif du sujet. C’est une des grandes réussites du film, destiné à être vu par un large public, que d’avoir su éviter l’horreur compte tenu de ce dont est capable d’endurer un téléspectateur d’aujourd’hui. Ce qui ne l’empêche pas d’installer une ambiance de plus en plus pesante au fur et à mesure où l’on accompagne les victimes dans leur parcours du combattant : interrogatoires des chefs paramilitaires, essais d’identification de bouts de vêtements retrouvés au voisinage de quelques restes, jusqu’à la cérémonie de remise d’un mini cercueil aux plus chanceux…

Ce film nous fait également revivre des moments historiques comme les discours des grands chefs paramilitaires devant l’assemblée qui les applaudit ! Il faut dire qu’à cette époque (2005) on estime que plus d’un tiers de l’assemblée est composée de paramilitaires. Puis on suit le déroulement de la démobilisation officielle des groupes paramilitaires et la comparution des caïds devant les commissions d’enquête spéciales. Dans une salle annexe où les interrogatoires sont retransmis sur de grands écrans, les familles des victimes sont autorisées à poser des questions à ces « commandants » de mercenaires. Il faut les entendre se retrancher derrière un patriotisme exemplaire pour essayer de se justifier. Le plus détestable est sans contexte le tristement célèbre « Jorge 40 » que nous avons déjà évoqué en raison de la proximité de son QG avec les plantations du groupe Daabon dont il est beaucoup question ici.

Mais le plus incroyable de tous est un certain « HH ». Non seulement c’est le seul à donner de sérieux signes de repentir, le seul à fournir de réelles informations qui vont par exemple permettre de trouver des fosses communes ou de mette en cause des militaires encore en vie. Au cours du film on suit sa propre évolution, pas à pas. L’ancien « commandant » prend conscience de n’avoir été qu’un pion que les grandes entreprises manipulaient pour éliminer tous ceux qui se mettaient en travers de leur chemin sous couvert de lutte contre la guérilla ; un syndicaliste par ici, un leader paysan par là… Vers la fin, HH interpelle tous les colombiens avec ses questions Ô combien pertinentes : « êtes-vous vraiment sûrs de vouloir connaître toute la vérité ? ». Et d’évoquer le fameux groupe des six, les six gros bonnets qui tiraient les ficelles de ce jeu macabre et qui eux courent toujours. On y apprend également que le carnet de RDV du chef opérationnel Castaño était plein en permanence, et que tous les jours il y avait un ballet continuel d’hélicoptères amenant politiciens et hommes d’affaires pour consulter le maître. Celui-ci a probablement été éliminé du fait de son incapacité à comprendre que vis à vis de l’étranger trop de cadavres au grand jour c’est mauvais pour l’image de marque et les investissements étrangers. La pression internationale a été le principal moteur du développement des fours crématoires et des fosses communes dans lesquelles les corps étaient démembrés pour être moins facilement identifiables. C’est tout un système de corruption incroyable qui est mis à nu, un système basé sur l’horreur et il ne fait pas le moindre doute que la lutte contre la guérilla n’était qu’une couverture à une vaste campagne d’accaparement des terres, qu d’ailleurs continue de nos jours.

Ces confessions des principaux chefs paramilitaires sont allées bien plus loin que prévu que ne l’avait prévu les puissants qui ont eu cette idée lumineuse de démobiliser les paramilitaires pour soigner leur image à l’international. Beaucoup trop loin, en fait. Devant le danger que cela représentait, Uribe s’est arrangé pour les extrader aux USA où ils pourront négocier leurs services sans avoir à répondre aux familles des victimes. HH sera le dernier extradé malgré l’opposition des défenseurs des victimes. Compte-tenu de sa volonté de collaborer Uribe n’a pas pu l’extrader en même temps que les autres, mais devant le danger qu’il représentait il a réussi à imposer son extradition. L’attitude du TPI reste assez floue dans cette histoire. Il y aurait encore beaucoup à dire mais Impunity le fait tellement mieux.

A l’attention de ceux qui voudraient utiliser ce film comme support à un débat, par expérience, disons que pour un public non averti, Impunity n’est pas le genre de film qui prépare à un débat serein dans les minutes qui suivent. Malgré l’absence d’images auxquelles le spectateur s’attend peut-être, la salle est en état de choc. Prévoir une pause avec un bon remontant.

En fait c’est le but recherché et c’est la grande force du film, pour que le monde, à commencer par la Colombie, prenne enfin conscience de l’ampleur de ce génocide qui continue toujours et de ce qu’il signifie. C’est aussi un hommage à la mémoire des victimes, dont les familles attendent des réponses parfois depuis plus de 10 ou 20 ans. Et c’est bien sûr un gros pavé dans la mare des partisans du négationnisme, du révisionnisme et de l’auto-amnistie.

En conclusion, Impunity est un film qu’il faut absolument voir.

  1. http://www.acnur.org/t3/noticias/noticia/colombia-unodc-y-gobierno-se-unen-para-investigar-desapariciones-forzadas/
  2. http://www.memoriahistorica-cnrr.org.co/s-noticias/articulo-92/
  3. http://www.memoriahistorica-cnrr.org.co/s-informes/informe-7/actividad-videos/documental-trujillo-una-tragedia-que-no-cesa-14/
  4. http://www.banrepcultural.org/blaavirtual/memoria-historica
  5. www.codhes.org/ ( centre de droit de l’homme et déplacements)
  6. http://www.acnur.org/t3/operaciones/situacion-colombia/desplazamiento-interno-en-colombia/ (agence de l’ONU pour les réfugiés)
  7. http://www.movimientodevictimas.org (mouvement national des victimes d’Etat)
  8.  http://es.wikipedia.org/wiki/Desaparecidos_durante_el_Proceso_de_Reorganizaci%C3%B3n_Nacional

Autres liens sur les disparitions

ONGs:

Presse :

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Responses

  1. J’approuve à 100% ce commentaire sur ce film puissant et nécessaire. Je l’ai vu tout récemment dans le cadre d’une projection avec débat. Je confirme que ça secoue, même quand on est déjà assez au fait de ces questions, pour autant il y a de quoi débattre et ça en vaut la peine, sous condition aussi que l’animateur du débat ne découvre pas en même temps que le public la question des paramilitaires et du contexte qui va avec.
    Merci à vous et mes encouragements pour continuer à diffuser vos infos et commentaires.
    Amicalement.
    Pierre Semet, ACCESO (Association Colombie Culture Echanges et Solidarité)(Nevers – Cosne sur Loire)

    • Tout à fait d’accord, il est même préférable de le visionner au minimum 2 fois en laissant décanter pour bien préparer l’intervention après un temps de récupération.
      Comme dans le film précédent de Juan Jose Lozano « Témoin indésirable » dont le personnage principal était son compère Hollmann Morris, Impunity est un film à tiroirs ou multidimensionnel comme on veut.
      Nous avons oublié d’insister sur la qualité du travail des auteurs; Ce n’est pas du montage de bouts de reportage à la va-vite, c’est un vrai travail de cinéaste qui met son talent au service d’une cause.
      Les auteurs ont largement mérité les prix qu’ils ont reçu pour ce film, on peut leur rendre hommage, à eux aussi, pour ce travail remarquable à plus d’un titre.
      Toujours le bienvenu
      C&J


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