Publié par : avenuecolombie | 20 avril 2011

Restitution des terres en Colombie : du discours à la réalité

Comme nous le disions dans un article précédent, après avoir annoncé à grands renforts de trompettes son intention de restituer les terres volées aux paysans par les grands groupes agro-industriels, le président Santos a modéré ses propos : restituer d’accord, mais pas tout, progressivement et encore à condition de ne pas y faire n’importe quoi.  Autrement dit continuons comme avant mais mettons-y les formes : développons les célèbres "alliances stratégiques" entre entreprises et petits paysans ou comment séduire les investisseurs étrangers en leur faisant miroiter une plus grande stabilité qu’en Afrique ou en Asie,  des perspectives de profit encore plus grandes grâce à une main d’oeuvre corvéable à merci et sans aucun droit, le tout en donnant l’image d’un programme on ne peut plus social. Le prototype de cette dernière mouture des "alliances stratégiques" a récemment été exposé à Carimagua par Ospina, le nouveau directeur de l’Incoder. Le site d’AgoraLibre en donne une tout autre lecture.

On voit la distance qui sépare le discours de la réalité à travers deux exemples liés à cette satanée palme :

- las Pavas dans le Bolivar sud, dont nous parlons régulièrement ici. La spoliation a été reconnue, Daabon, le producteur d’huile de palme bio soutenu de manière totalement désintéressée par Ecocert et Biocoop en particulier, a été largement dénoncé comme un mauvais élève qui a reçu des coups de règle internationale sur les doigts, mais la machine judiciaire et administrative traîne des pieds et les paysans ont décidé de reprendre possession de leurs terres sans attendre le bon vouloir du prince. Ce dimanche 17 avril, journée internationale de dénonciation de l’accaparement des terres, une marche de solidarité avec les paysans y était organisée. Le même jour passait sur la chaîne Noticias Uno l’émission Contravia de Hollman Morris (vivant maintenant aux Etats-Unis qui lui ont d’abord refusé un visa !), consacrée à cette affaire. Le film est disponible ici en espagnol.

- Curvarado dans l’Uraba, une affaire moins médiatisée que celle de las Pavas (voir l’appel lancé par leurs accompagnateurs Pasc, une ONG canadienne). Dans ce cas il y a bien eu un jugement de la cour constitutionnelle ordonnant la restitution des terres aux paysans par les compagnies de palme et de banane qui s’en étaient emparées, des entreprises largement mises en cause par les paramilitaires extradés. L’une d’elles, Banacol est d’ailleurs la digne héritière de la filière que Chiquita a vendu après sa  condamnation aux Etats-Unis pour financement du paramilitarisme (nous avons déjà évoqué la filiation qui existe entre les compagnies bananières classiques et les actuelles compagnies de palme, le moteur étant un profit accru avec les mêmes méthodes mais 10 fois moins d’employés). Or ces compagnies continuent d’occuper les lieux et l’état fait celui qui ne sait rien. Nous n’avons hélas pas le temps de faire les recherches que nous avons faites à propos du cas de las Pavas pour chacun des nombreux cas similaires que compte la Colombie mais il est évident que l’on y trouverait les mêmes types de ramifications à tous les échelons du pouvoir, du local au national. Ce qui diffère entre Daabon et les autres compagnies de palme c’est que ces dernières ne se sont jamais préoccupé de leur image de marque avec autant de zèle, aussi les témoignages sur les génocides qui leur sont attribués ne manquent pas. Là aussi nous avons déjà expliqué l’origine historique de cette différence, non pas dans les faits mais dans la connaissance que nous pouvons en avoir à ce jour.

Dans les deux cas des paramilitaires armés sont employés par l’occupant afin de dissuader les paysans de récupérer leurs terres, si nécessaire par la terreur. Quelles leçons tirer de ces deux exemples ?

Tout d’abord il est clair que les premiers mois de Santos ont été dédiés à relooker la vitrine de l’état colombien pas mal amochée par son prédécesseur. Ce qui ne veut pas dire changement de cap, rassurons-nous la Colombie reste un état mafieux, néanmoins cela traduit une certaine préoccupation de ne pas voir l’effet Daabon / Body Shop se généraliser ce qui serait du plus mauvais effet pour les affaires. Rien de tel que des voeux pieux à propos de la restitution des terres pour se refaire une virginité. Mais on voit bien que rien n’a changé, les paramilitaires sont toujours là, avec les mêmes méthodes, idem pour l’élimination des syndicalistes et de manière générale pour tout défenseur des droits de l’homme dont le rythme ne faiblit pas du tout. Et l’état n’a pas l’intention de se donner les moyens pour faire respecter les quelques décisions favorables que la justice arrive malgré tout à rendre on ne sait comment.  Curvarado se situe dans l’Uraba, une des zones les plus sauvagement dévastées par ce système militaro-industriel si bien décrit par HREV dans son étude sur le flux d’huile de palme entre Colombie et Belgique/UE. Le brillant exposé d’Ospina à Carimagua explique également que l’Incoder ne peut que faire traîner en longueur la procédure de restitution des terres de las Pavas aux paysans d’Asocab. En effet, il y a peu de chances que ceux-ci acceptent de devenir de petits ouvriers aux ordres de Daabon & co, soit exactement ce que leur conseillait d’ailleurs l’envoyé très "spécial" d’Ecocert il y a près d’un an ; en voilà un qui avait le sens de l’histoire ou sans d’état d’âme superflus comme dirait son employeur. C’est là tout le dilemme : donner raison à Asocab pourrait créer un fâcheux  précédent. Tandis que ne pas leur donner raison permet de focaliser l’attention internationale sur ce cas bien pratique pour faire oublier les autres. D’un autre côté il faut aussi éviter le drame… décidément c’est un exercice difficile, la marge de manoeuvre est très étroite. Comme toujours en pareil cas, une bonne partie de la solution se trouve ici, en Europe. A chacun de prendre ses responsabilités en fonction de ses moyens d’action.

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