Publié par : avenuecolombie | 25 février 2011

Daabon cloué au pilori en Colombie

Préambule

Gros pavé dans la mare la semaine passée (14 et 16 février), une des principales radios, « radio W » (équivalent de nos « Europe 1 » ou « RTL »), que nul ne peut soupçonner de pencher à gauche, a donné la parole aux paysans de las Pavas, représentés par le leader de leur association ASOCAB, Misael Payares et par le professeur J.F. Garcia, un des avocats de l’Université Javeriana qui accompagnent les paysans depuis plus de deux ans.

Dans une seconde émission les journalistes ont aussi donné la parole à un porte-parole du groupe Daabon, E. Polo, ainsi qu’au nouveau gérant de l’Incoder, M. Ospina, et encore au professeur J.F. Garcia.

Pour comprendre cette émission il faut la resituer dans son contexte. Le nouveau président Santos représente le côté bon chic bon genre de la bourgeoisie traditionnelle de Colombie tandis que son prédécesseur Uribé représentait plutôt le côté voyou de tous ceux qu’un état mafieux arrangeait bien. Pour Santos il s’agit donc de remettre un semblant d’ordre après 8 ans du tsunami Uribé qui a bradé tout ce qui pouvait se vendre. Que les choses soient bien claires : ça ne va pas plus loin mais c’est déjà une nette amélioration. Dire que la nouvelle loi de restitution des terres n’est pas très bien reçue par ceux qui ont en largement profité sous le règne Uribé est un bel euphémisme. C’est le cas de Daabon qui joue un rôle actif dans cette fronde des grands propriétaires, ce qui constitue un véritable défi à la nouvelle administration.

Ceci explique que cette émission ait pu se tenir justement sur radio W : il s’agit clairement d’un exercice de séduction tout à la gloire de la politique de Santos. Et c’est Daabon, qui une fois de plus en fait les frais ; décidément, ça devient une habitude ! Ajoutons à cela qu’il y a clairement de l’eau dans le gaz entre Santos et Uribé, ce psychopathe ne supportant pas d’avoir dû renoncer à un troisième mandat, voire à un mandat à vie, est absolument incapable de se tenir tranquille. Donc les escarmouches se multiplient et à ce rythme il n’est pas exclu que l’espérance de vie d’Uribé en prenne un coup. Fort de leur complicité juteuse, Daabon est d’une certaine manière au centre de ce duel au sommet. Pas si mal pour une « petite exploitation familiale »…

Acte I t http://www.wradio.com.co/oir.aspx?id=1425628

La première émission n’apporte pas grand chose à ceux qui sont déjà au courant de cette affaire ; nous avons malgré tout sélectionné quelques passages intéressants.

Le journaliste Julio Sanchez fait une introduction au problème, il parle de la violence du déplacement, de chantage, de terreur et de mort qui ont isolé les paysans. Il précise que c’est un exemple très important et un cas emblématique pour que les gens puissent comprendre la nouvelle loi sur la réforme agricole que le nouveau gouvernement est en train de mettre en place.

La journaliste Camila parle d’une émission de radio dans une chaîne du village el Banco dans le département du Magdalena ; le 12 février il y a eu un communiqué pour annoncer que l’entreprise Apportes St Isidro dénonçait devant l’opinion publique le comportement illégal des paysans d’Asocab qui veulent prendre les terres de l’Hacienda objet du conflit, et demandant à tous le voisinage du village de Buenos Aires (où est situé l’hacienda) de ne pas accompagner les paysans dans cette action délictueuse car cela mettrait en danger le droit au travail et la paix dans la région.

Don Misael Payares dit qu’ils sont pacifiques et que ceux qui sont en faveur de la violence sont ceux qui ont la capacité d’acheter des armes, ceux qui ont la capacité de recruter des  personnes pour assassiner des paysans. Il confirme qu’ils vont retourner à leur terre avant la fin de mois car il leur faut semer la terre avant qu’elle soit entièrement occupée par des plantations de palmier qui vont détruire la terre.

Le journaliste demande ensuite à Don Misael qui sont les gens que les menacent  ce à quoi il répond qu’il s’agit du groupe Daabon et de l’entreprise Apportes San Isidro.

La journaliste parle de ce que dit Daabon par rapport au terrain ; ils disent ne plus en être propriétaires mais la journaliste insiste sur le fait que d’après les documents, à ce jour ils sont toujours les propriétaires. La journaliste dit que ce qu’ils veulent faire connaître c’est la tragédie qui peut arriver quand les familles veulent retourner sur leurs terres et qu’elles se heurtent aux gens qui les occupent.

Le Professeur Juan F Garcia explique que selon la loi, si quelqu’un a été victime d’une spoliation de ses terres, en dernière instance ces terres doivent être rendues aux personnes déplacées, et c’est exactement le cas de las Pavas. Il raconte comment M Escobar, ancien propriétaire de l’hacienda, un narco-trafiquant qui s’est approprié ces terres dans les années 80, a utilisé la force pour expulser les paysans avant de vendre les terrain à Daabon et à M. Macias (soupçonné d’être un homme de paille). Ensuite ces terres faisant l’objet d’une procédure d’attribution elles ne pouvaient pas être vendues et les nouveaux propriétaires ne peuvent pas dire qu’ils n’étaient pas au courant de cela.

Misael Payares: nous voulons retourner aux terres avant la fin de mois car nous prenons soin de la terre, les marais ne continueront pas à être asséchées comme en ce moment, pour semer ce qui produit notre nourriture, pour préparer la terre avant qu’arrivent les eaux.

La journaliste termine en disant qu’elle en profite pour faire un appel car les entités de l’Etat sont en train de prendre trop de temps pendant que les 600 personnes sont en train de mourir de faim comme si elle étaient dans un autre pays.

Acte II http://www.wradio.com.co/oir.aspx?id=1426817

La seconde émission est plus riche mais bien difficile à suivre pour qui n’est pas colombien. Les journalistes (des vrais) n’ont aucune peine à prendre systématiquement en défaut le représentant de Daabon qui fait de son mieux pour noyer le poisson.

La journaliste commence par lire quelques extrait d’un communiqué de Daabon selon qui tout cela n’est qu’un montage des paysans, appuyés par des ONG internationales comme Cristhian Aid et Suisse Aid qui ont monté une campagne fallacieuse contre eux et dont les médias se font l’écho sans aucune vérification des faits… et que cela a crée de graves problèmes de travail, que cela met en danger le travail de 300 familles associées à travers le « système d’alliances productives » avec l’assistance technique de Daabon, etc.

Polo, le représentant de Daabon, estime que les paysans ne peuvent pas être traités comme des déplacés puisqu’ils n’ont jamais été propriétaires de ces terres. Quand les journalistes lui font remarquer l’existence d’un document de l’Incoder daté de 2006 qui reconnaît la possession des terres par les paysans, Polo déclare que c’est un faux et même qu’il y a délit et en revient toujours au pilier de sa défense : tout cela n’est qu’un montage des ONGs et des médias. Il s’en suit de longs échanges autour de ce fameux document qui à cause d’une signature manquante a été mis au placard par le précédent directeur de l’Incoder. Mais Ospina, le nouveau directeur, confirme que cela n’invalide aucunement le document, cela n’a fait que retarder une procédure qui de toute manière aurait dû déboucher (et par conséquent bloquer la vente à une tierce partie comme l’a rappelé J.F. Garcia).

Le Polo en question est aussi célèbre pour avoir déclaré sur son blog que le scandale de l’AIS était aussi un montage des médias. Ce que lui rappelle les journalistes au moment où tombent les premières condamnations (rappelons que Daabon & co ont préventivement négocié la restitution des sommes indûment perçues avant l’ouverture du procès ; comme quoi avoir un ministre au gouvernement peut toujours servir !).

La personnalité du précédent propriétaire, J.E. Escobar, à qui Daabon et la Apportes San Isidro ont acheté le terrain, est ensuite évoquée. Dans la célèbre enquête « Los jinetes de la cocaina » publiée par le journaliste Fabio Castillo, tenu en haute estime, même par des journalistes de la W, ce personnage est clairement identifié comme l’un des chefs du premier cartel de Medellin démantelé en 1976.

NB : ceci se passait sous la présidence d’un certain Lopez Michelsen connu pour avoir permis le blanchiment de la fortune des Escobar et Ochoa. Lui-même était lié de très près à ce cartel par sa famille ; pour la petite histoire, c’est par le père de celui-ci, qui fut également président, que tous les protagonistes de cette saga, Uribé inclus, sont liés par des liens familiaux certes plus ou moins lointains mais bien établis. Dans ce milieu là le monde est très petit.

Ce passage donne lieu à un lapsus qui a failli être mortel pour Polo. Celui-ci explique que Escobar a été chassé de ses terres par la guerilla et euh, euh, chassé aussi par les paramilitaires. Soit une phrase qui n’a plus aucun sens. Le bougre a failli dire « réinstallé sur ses terres grâce aux paramilitaires » (ce qui est la réalité) mais a réussi à se reprendre, ce qui est passé inaperçu des journalistes sur le moment. Dommage !

Quand on fait remarquer à Ospina que les paysans doivent absolument rentrer sur leurs terres ces jours-ci sinon ils n’auront rien à manger de l’année et que cela risque de se terminer par une tragédie étant donnée la confusion qui règne du fait des retards de son administration, celui-ci invoque une procédure en cours à respecter et botte en touche du côté de la police pour ce qui est de la sécurité des paysans. Au passage il rappelle que la culture des palmiers dans cette zone inondable est en désaccord avec les directives du ministère de l’environnement (ce qui est confirmé par les journalistes en possession du document officiel). Tout au long de l’entretien les journalistes se font un plaisir de souligner la mauvaise foi du représentant de Daabon, qui ne se démonte pas pour autant.

Epilogue

Daabon a au moins raison sur un point : il fait aujourd’hui l’objet d’un acharnement médiatique, y compris en Colombie, bien mérité mais qui est sans doute disproportionné si l’on s’en tient à la partie visible du seul volet économique de ce petit groupe de la côte Caraïbe, somme toute sans grande envergure d’après les chiffres officiels. Mais ce serait extrêmement réducteur (cf par exemple l’article « mais qui est donc ce Daabon »). Quant aux « las Pavas » il doit en exister des centaines, voire des milliers dans toute la Colombie, certainement pas aussi soutenus. Sans parler de problèmes encore plus graves et d’actualité, que ce soit le TLC ou une exploitation minière à outrance (nous en reparlerons bientôt) lancée là aussi sous le règne Uribé, comme de bien entendu. Trop confiant dans sa bonne étoile, se croyant intouchable, Daabon a simplement trop tiré sur la corde et surtout trop attiré l’attention internationale sur de telles pratiques qui ont toujours existé mais pas à un tel niveau. Privé de son protecteur Uribé, il devient l’arbre qui cache la forêt, le bouc émissaire sur qui on peut s’acharner pour essayer de convaincre la communauté internationale que cette époque là est désormais révolue et qu’en dehors de ça tout va bien. Bien que sérieusement touchée, la bête, comme son protecteur d’ailleurs dont un cousin vient d’être condamné à 7 ans de prison pour avoir fricoté avec les paramilitaires, n’est pas encore morte, loin de là. D’où des lenteurs. D’ailleurs, à travers les réponses d’Ospina, on devine les luttes d’influence au sein même de l’Incoder qui font que le changement de politique tarde à se concrétiser sur le terrain. Or ce temps gagné est mis à profit par Daabon pour transformer les terres qu’il contrôle de manière la plus radicale possible, idem avec la régulation de l’eau dans cette zone sensible au point d’organiser sciemment l’insalubrité de toute la région pour en éliminer les paysans (cf communiqué d’ASOCAB).

Les prochains jours vont probablement être critiques. Des courriers ont été envoyés de toute urgence à un bon nombre d’ONGs pour qu’elles demandent aux diverses administrations que les paysans soient protégés, comme le demandaient Asocab dans son dernier communiqué, en espérant éviter le pire. A choisir nous préférons un coup d’éclat de l’administration Santos.

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