Publié par : avenuecolombie | 24 janvier 2011

Une aventure inédite de l’inspecteur Colombio

C’est long, mais ça vaut son pesant d’huile de palme.

Fin mars 2010, un certain J.C. Pons nous fait l’honneur de nous appeler. Il se présente comme consultant et expert international pour Ecocert, fin connaisseur de la Colombie. Ecocert se serait-il finalement ému du dossier que nous leur avions fait parvenir à propos de l’huile de palme bio issue de Colombie, ainsi qu’à Biocoop  dès octobre 2009 ? Que nenni apprendrons-nous plus tard. Toujours est-il que notre expert souhaite se rendre à Bogotá pour y rencontrer les protagonistes de l’affaire de las Pavas et sollicite nos bons services pour lui arranger une entrevue avec les ONGs soutenant ces rebelles. Nous ne nous faisons alors guère d’illusions sur les intentions d’Ecocert mais nous nous engageons à organiser la dite rencontre et nous nous quittons sur un « j’espère ne pas vous décevoir » de la plus mauvaise augure. En fait nous étions encore très loin de la réalité comme vous allez pouvoir en juger. L’entrevue ayant eu lieu, les nouvelles tardent à nous parvenir. Dès que nous réussissons enfin à mettre la main sur l’un de nos correspondants il s’avère que tout le monde est de fort méchante humeur. Il nous faudra un certain temps pour en connaître tous les détails de cette visite et encore plus longtemps pour en avoir un compte-rendu complet par l’une des ONGs présentes et non des moindres puisqu’il s’agit de la « Clínica Jurídica sobre Derecho y Territorio de la Universidad Javeriana », un groupe de juristes de l’Université Javeriana qui a joué le rôle de conseiller juridique dans cette affaire en soutenant la communauté paysanne ACOSAB. C’est ce compte-rendu que nous vous livrons tout d’abord brut, les commentaires viendront ensuite.

Entrevue entre Ecocert et les ONGs soutenant la communauté paysanne ACOSAB en  2010, vue par la Clínica Jurídica sobre Derecho y Territorio de la Universidad Javeriana

On peut émettre au moins trois réserves par rapport à l’attitude d’Ecocert :

1. D’emblée, Ecocert ne s’est pas présenté comme un évaluateur neutre dans le processus de certification. Après avoir exposé à M. J.C. Pons que le groupe « el Labrador », auquel participait Daabon par sa filiale C.I Tequendama S.A qui a participé à l’achat des terres sur lesquelles se trouvaient préalablement des paysans, que ceux-ci ont été spoliées de ces terres par des groupes paramilitaires gérés par le propriétaire qui a vendu ses terres au groupe el Labrador, le représentant d’Ecocert a affirmé que cela ne pouvait pas être un motif pour remettre en cause la certification de Daabon pour les motifs suivants :

  • Il a affirmé que Daabon est un client stratégique d’Ecocert avec lequel il existe une relation de plus de vingt ans et avec lequel ils ne peuvent pas rompre une relation commerciale
  • Il a affirmé que le conflit qui a été généré dans un des projets auxquels participe Daabon ne peut pas mettre en cause le travail éminent que réalise ce groupe dans la production respectueuse de l’environnement dans son projet principal situé dans le département du Magdalena.
  • Il a affirmé à propos du conflit qui a été généré, qu’il n’a  été reconnu par aucune autorité judiciaire ou administrative, et tant que cela ne serait pas fait, il considérerait que ce conflit n’existe pas.

Dans ce sens, Ecocert a assumé comme vérité tous les arguments, que son partenaire commercial (le groupe Daabon) présentait face au conflit, en abandonnant la neutralité à laquelle on s’attendait de la part d’une organisation qui certifie les entreprises pour garantir que leur production est respectueuse des réglementations environnementales et des droits de l’homme.

2. Ecocert a exclu de son analyse le grave conflit de violation des droits de l’homme dans lequel est impliqué l’un des projets que Daabon met en oeuvre. La certification qu’Ecocert accorde reste conforme avec le respect des conditions environnementales de production dans les projets que Daabon a mis en application dans d’autres régions du pays. Dans le projet particulier de les Pavas, qui a eu un développement minimal de la culture, Ecocert estime que les conditions requises sont respectées et exclut de l’analyse de la certification la question de la responsabilité de l’entreprise dans le grave conflit des droits de l’homme en poursuivant le développement du projet ce qui accroît le problème. Or bien qu’il ne soit pas possible de dire que l’entreprise ait une responsabilité directe dans le déplacement forcé imposé à l’Association de Paysans du Buenos Aires (ASOCAB), puisque cela a été réalisé par la personne que leur a vendu la propriété, il est par contre important d’affirmer que l’entreprise est responsable de la continuité de la spoliation subie par les paysans d’ASOCAB, car l’entreprise a systématiquement nié le conflit et a renoncé à assumer une position de solidarité avec les victimes de la spoliation.

3. Ecocert a invité les paysans et les organisations qui accompagnent le processus à  renoncer à la défense de leur droits. Lors d’une réunion avec la communauté d’ASOCAB et quelques représentants d’organisations qui l’accompagnent, M. Jean Claude Pons a affirmé sur un ton véhément que la meilleure solution consistait à ce qu’ils laissent l’entreprise Daabon poursuivre ses activités et qu’ils devaient accepter les propositions de négociation que celle-ci faisait, car s’ils continuaient avec ces réclamations la communauté et les organisations qui accompagnent la défense de leurs droits seraient responsables de la perte de travail de beaucoup d’autres ouvriers qui dépendent du groupe Daabon.

Au sujet de l’évolution récente de l’affaire de las Pavas, nous pouvons ajouter :

  1. En septembre 2010 la multinationale Bodyshop a décidé de rompre ses relations commerciales avec le groupe Daabon vu l’impossibilité pour ce dernier d’expliquer d’une manière convaincante pourquoi ce conflit des droits de l’homme perdurait à las Pavas.
  2. En octobre 2010 les paysans d’ASOCAB ont été légalement reconnus comme population déplacée, l’État a reconnu la version des paysans quant à la spoliation perpétrée en juillet de2006 par le propriétaire qui avait vendu Les Pavas au groupe el Labrador. Il est important de citer, l’article 27 de la loi 387 de 1998 : “La perturbation de la propriété abandonnée d’un bien mobilier ou immobilier dû à une situation de violence qui oblige au déplacement forcé du propriétaire n’interrompra pas les droits en sa faveur.” Cela signifie que malgré l’existence d’un nouvel acheteur, à aucun moment le paysan déplacé ne cesse d’exercer légalement son droit de propriété et ce jusqu’à la restitution du bien.
  3. Le ministère d’Agriculture et l’INCODER sont au courant du cas et l’ont considéré comme un cas emblématique pour la consolidation de la politique de restitution des terres et de l’épuration des institutions pour récupérer la crédibilité perdue à cause des scandales de l’Agro Ingreso Seguro et de l’infiltration paramilitaire dans l’INCODER pour la légalisation des terres spoliées.
  4. Le groupe Daabon a affirmé en novembre qu’il se retirait du projet Les Pavas et qu’il laissait toutes ses actions du groupe El Labrador à l’autre entreprise “Aportes San Isidro”, propriété de M José Ernesto Macías.
  5. Actuellement des démarches judiciaire avancent pour annuler les décisions de l’INCODER sur ce cas.
  6. Nous espérons un jugement de la Cour Constitutionnelle sur ce cas dans le courant du premier semestre 2011.

Appréciez ce joli petit chantage à l’emploi, une recette sournoise bien connue que l’on nous met à toutes les sauces (Daabon s’en est largement servi). Le Sud doit se sacrifier pour le bien-être du Nord, ainsi est son destin. Quant à Daabon et ses huit avocats de compétition, ils ignoraient tout de ce petit détail de la loi colombienne. Puisqu’on vous le dit !

Honte, honte à tous ceux qui ont tenu pareil discours à ces paysans qui étaient parfaitement dans leur droit, que ce soit sur leurs terres en Colombie ou ici en Europe lors de leur tournée en juin dernier pour chercher quelque appui. Quelle ne fût pas leur déception devant tant de lâcheté de la part d’un milieu sensé défendre une autre version du monde, en particulier de l’agriculture. Nous n’en sommes que plus admiratifs de leur courage et de leur détermination à faire valoir leurs droits (enfin reconnus). Quelle leçon pour le pays des « droits de l’homme » !

Une bataille est gagnée, en profitant largement du changement d’administration en Colombie, soucieuse de faire oublier les excès de la précédente, mais ce n’est qu’une bataille. Prenons exemple sur les paysans d’ACOSAB et revendiquons notre citoyenneté, qui ne s’use que si l’on en use pas.

On comprend mieux la mauvaise humeur de nos amis colombiens et la haute estime dans laquelle ils tiennent désormais Ecocert ! Quelques précisions : même si les certifications et les labels  existent depuis longtemps, tout cela est un peu nouveau pour les défenseurs des droits de l’homme en Colombie, qui s’imaginaient « autre chose »… Donc il faut replacer leur déception et il faut bien le dire une certaine forme de naïveté dans ce cadre. Que l’on se rassure, depuis ils vont mieux et commencent à comprendre à quoi servent les certifications délivrées par les pays du Nord. Ceci étant dit cela ne retranche rien au comportement de l’expert es Colombie d’Ecocert, qui à sa décharge n’a fait que faire son boulot. Or en affaires, qui veut la fin ne recule devant rien. Car l’idée de déstabiliser les défenseurs d’ACOSAB et de démoraliser ces paysans en leur demandant d’accepter l’inacceptable était loin d’être une improvisation : cela s’appelle de la manipulation par intimidation. En pleine période Uribe le coup porté aurait certainement été rude. Notre expert peut se vanter d’avoir fait l’unanimité à son sujet ; même un évêque de passage en est reparti choqué.

Au-delà de sa petite personne sans importance, qu’est-ce que cela nous apprend ? Cela confirme de manière éclatante ce que nous savions déjà, à savoir que la certification est un business lucratif comme un autre dans lequel l’éthique n’est que la 5éme roue du carrosse, d’ailleurs William Vidal, le président d’Ecocert explique ça bien mieux que nous. Nous empruntons les lignes suivantes du journaliste Philippe Baqué parues dans la revue Silence, N° 384 (novembre 2010), p. 12 :

Pour William Vidal, président d’Ecocert, l’important est d’alimenter le marché. « Aujourd’hui, nous sommes à 2 % de consommateurs de produits bio. Et si demain on passe à 15 %, est-ce que les petits producteurs pourront alimenter le marché ? Pourquoi ne pas importer des volumes avec des prix bas, si c’est pour démocratiser la bio auprès de certaines catégories de la population ? Il est vrai que le social n’est pas pris en compte par la réglementation européenne mais nous, en tant que certificateurs, nous ne pouvons pas introduire de nous-mêmes des critères supplémentaires. Notre rôle est de ne pas avoir d’état d’âme car sinon, nous perdrions notre accréditation pour cause de discrimination. »

Voilà c’est dit : pas d’état d’âme !

Et Biocoop dans tout ça ? Visitons encore ce chef-d’oeuvre inoubliable de la littérature engagée :
http://extranet.biocoop.fr/telechargement.php?id_page=0-198-215&force=1&file=Daabon_et_huile_de_palme___dossier_complet.pdf

Quelques extraits, c’est si bon. Attention : sensibles au fou-rire sautez ce passage !

Pour faire la lumière sur ce sujet, Biocoop a saisi Ecocert dès l’automne 2009, ainsi que le Synabio afin d’organiser une réunion de l’ensemble des acteurs concernés par le fournisseur DAABON.

Ecocert a missionné durant 10 jours, en plus des audits habituels, deux auditeurs experts qui ont rencontré les ONG, les producteurs qui revendiquent les terres, la société civile et religieuse, le personnel et les dirigeants de Daabon, et se sont rendus sur de nombreux sites dont le domaine de Las Pavas
Ce qu’il ressort de cet audit et nous a été confirmé sans détour lors de cette réunion :
Les pratiques du fournisseur DAABON sont conformes pour la production biologique de palme, bananes, café dont la certification bio est confirmée.
Ses pratiques sociales sont conformes aux engagements de Daabon conformément au cahier des charges ESR (équitable, solidaire, responsable), cependant l’audit met en évidence un problème social à régler, celui du devenir des paysans sans terres qui se trouvent sur le domaine.

Ces paysans sont politiquement soutenus par des ONG qui, pour l’exemple, font du cas de Las Pavas, un sujet médiatique porteur au nom des 300 autres cas similaires identifiés dans le pays. Chacun devinera les ficelles d’une telle médiatisation… puisque Daabon est le producteur d’huile de palme le plus connu en Europe.

Vous comprendrez alors la diplomatie professionnelle que les acteurs, réunis autour de la table, souhaitent marquer autour de ce sujet à l’égard de leur fournisseur.

Comment ça il est pas frais mon bio ?

Compte-tenu du camouflet infligé à tous ces grands stratèges par la nouvelle administration colombienne (qui n’a rien d’angélique !), on serait en droit de s’attendre à un mea culpa hygiénique qui leur vaudrait une certaine compassion. A ce jour le problème ne se pose même pas.

Prenons une image pour sortir de ce cadre trop spécifique. Imaginons une clinique dentaire, dans un pays lointain bien sûr, qui fonctionne à deux vitesses : une partie high-tech pour les clients fortunés et une autre pour les pauvres. Dans la première salle on bichonne de précieux patients tandis qu’à côté on travaille encore à la tenaille et sans anesthésiants, trop chers pour les gueux. Pour redorer son blason notre sympathique clinique, propriété d’un gros bonnet local, fait certifier sa salle haut de gamme à la dernière norme à la mode. Du moment qu’aucune giclée de sang en provenance de la salle de torture ne vient souiller la salle à certifier, peu importe les cris des malheureux patients de la salle voisine, ceci n’est pas pris en compte dans le référentiel de la norme en question donc rien ne s’oppose à certifier la première salle, certification que la clinique pourra arborer fièrement à toutes les sauces pour sa promotion. Et le tour est joué en toute légalité. Ainsi vont les certifications pour les grandes entreprises.

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Responses

  1.  » ceci n’est pas pris en compte dans le référentiel de la norme en question donc rien ne s’oppose à certifier la première salle, certification que la clinique pourra arborer fièrement à toutes les sauces pour sa promotion. Et le tour est joué en toute légalité. Ainsi vont les certifications pour les grandes entreprises. »
    Allez voir Iso 26000 : solution au problème

    • Hum, un super label qui écrase tous les autres ? Puis viendra l’hyper label intergalactique. Soyons sérieux : le rôle d’un label est de tranquilliser les esprits qui ne sont déjà pas disposés à se poser beaucoup de questions mais ont besoin d’être rassurés pour passer à l’acte d’achat. C’est avant tout un cadeau pour les grands industriels qui n’auront jamais la moindre difficulté à obtenir le label dont ils ont besoin. Pour cela, les certificateurs font aussi office de conseillers techniques afin que les grandes entreprises réussissent à se couler dans le moule à moindre frais. Et la boucle est bouclée. On peut dire que les certifications font partie de l’arsenal d’aliénation du citoyen.

      • http://www.iso.org/iso/fr/discovering_iso_26000.pdf

      • Merci de donner cette référence, ça vaut effectivement le détour. Dans le genre « ne remettons surtout pas en cause le mode de fonctionnement de nos économies libérales mais au moins faisons en sorte que ce soit le moins douloureux possible pour améliorer la productivité » c’est certainement la norme la plus élaborée. Un véritable hymne au DD et on voit bien le rôle d’ISO : mettre un peu d’huile là où ça risque de ralentir la croissance. Pardon, le « développement durable » !

    • ISO 26000 n’est pas destinée ni appropriée à des fins de certification ou à une utilisation réglementaire ou contractuelle. Toute offre de certification, ou prétention de certification selon ISO 26000 serait une mauvaise représentation de l’intention et de l’objectif de cette Norme internationale.
      C’est une norme comportementale et politique


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