Publié par : avenuecolombie | 24 septembre 2010

L’affaire de las Pavas, un grand classique de la compétition pour la terre entre agriculture paysanne et agro-industrie

Suite aux articles précédents sur l’huile de palme bio en provenance de Colombie, nous revenons sur l’affaire de Las Pavas.  C’est un épisode classique de ce mouvement de concentration des terres aux mains des grands agro-industriels tel qu’on peut l’observer en Colombie et de manière générale dans les pays du Sud.

A propos de l’INCODER, l’organisme en charge de la répartition des terres agricoles, on ne peut même plus parler de complicités internes, il semble que ce service soit uniquement dévoué au profit des grands agro-industriels comme Daabon, or l’INCODER est le premier informé de tout mouvement de terres. L’identité des dirigeants est en soi éloquente (on y trouve par exemple un ex-planteur de palme !), sans parler des 154 fonctionnaires mis en cause pour corruption. Les terres viennent tellement à manquer dans la région de Santa Marta que l’INCODER attribue même généreusement du gros matériel de génie civil pour récupérer des terres aux abords immédiats de la grande zone humide de la Cienaga Grande, passant par-dessus les autorités en charge de ces espaces naturels remarquables. Cela nous donne le ton, on voit ainsi que l’affaire de Las Pavas est en fin de compte plutôt banale. Sauf pour les paysans directement concernés. Voici donc cette histoire telle qu’elle est racontée dans le film « En tierra de otros » ou dans le rapport plus technique réalisé par Christian Aid à la demande de Body Shop.

Il était une fois une vaste zone inutilisée au voisinage du village de Buenos Aides dans le sud de l’état de Bolivar, près du fleuve Magdalena. Au début du 20éme siècle, le besoin de terres pousse les paysans locaux à tenter leur chance dans ces terres. Pour cela ils en défrichent une partie et peu à peu la rendent exploitable. La terre n’est à personne en particulier, donc conformément aux us et coutumes de la Colombie, chacun s’installe en fonction de ses besoins. Puis de fait les paysans en deviennent les légitimes propriétaires, sans le moindre titre officiel bien sûr, comme c’est généralement le cas. Tout va bien jusque dans les années 60 où commence à arriver le « capital ». Mais ce sont les inondations à répétition des années 70 qui vont accélérer la remise en cause de cet ordre fragile. Les paysans préfèrent alors céder leurs terres aux nouveaux venus plein aux as et c’est ainsi que se constituent de grands domaines, essentiellement d’élevage. En pleine gloire du cartel de Medellin, un homme de paille de Pablo Escobar, un oncle, achète ainsi le domaine de las Pavas. Il y maintient une activité jusque vers 1997. Après 3 ans d’absence, ces terres deviennent légalement accessibles à quiconque veut y établir une activité agricole. C’est la loi en Colombie. C’est sur ces bases que les paysans de Buenos Aires , les petits-enfants des pionniers qui ont défriché ces terres, s’installent en 2000 et remettent ces terres en culture. Mais les paysans ont besoin de s’équiper pour se développer. Or pour cela il faut pouvoir emprunter. Et pour emprunter il faut pouvoir offrir des garanties, par exemple des terres. C’est ce qui amène les paysans à faire une demande officielle à l’INCODER afin d’obtenir des titres de propriété de ces terres dont ils sont devenus les propriétaires légaux.

 

 

la communautée expulsée de las Pavas

 

C’est à partir de là que se met en marche un mécanisme bien rôdé. Sortant de nulle part, le propriétaire officiel débarque un beau jour, mais il n’est pas seul. Il est accompagné d’un groupe armé qui réunit la communauté pour lui intimer l’ordre de déguerpir. Et ils savent se montrer persuasifs. Les paysans n’ont guère le choix, en 2003 ils abandonnent leurs terres. Bien sûr ils auraient pu déclarer cette expulsion et demander le statut de « déplacés », mais comme ils l’expliquent si bien dans le film, « à cette époque on savait comment finissaient ceux qui dénonçaient quoi que ce soit, le fleuve en est témoin ». L’armée elle-même recommande la plus grande prudence aux paysans et leur conseille de se tenir loin de leurs terres, les assurant qu’elles leur seront bientôt rendues. Dès que la situation s’est un peu calmée, la communauté a refait une demande d’attribution auprès de l’INCODER qui a finalement effectué une visite de terrain en juin 2006. Plus tard, suite à un courrier adressé à la Présidence de la République on les assure que la procédure suit son cours à l’INCODER. Tout va bien, il suffit de patienter. Mais un beau jour de 2007 ce sont les planteurs de palmiers de Daabon qui débarquent et qui commencent à remodeler ce milieu remarquable en fonction de leurs objectifs !

 

rapport sur les conséquences environnementales de l'aménagement du domaine de las Pavas par Daabon

 

Après une récolte catastrophique en raison des inondations, se sentant complètement trahis de tous les côtés, les paysans décident en 2009 de revenir occuper leurs terres pour forcer le gouvernement à prendre ses responsabilités. Entre temps, Daabon s’est rendu propriétaire des terres en toute légalité.  Et une nouvelle fois les paysans sont contraints de déguerpir manu militari. Le tour est joué et bien joué.

Sur le papier Daabon n’a commis aucune faute, comme se plaisent à le rappeler leurs représentants et leurs 8 avocats spécialisés : photos à l’appui, Daabon démontre qu’il n’y avait aucune activité sur ces « terres dégradées ». Et pour cause, tout cela est postérieur à l’expulsion des paysans par les paras à la solde de l’ancien propriétaire ! Effectivement,  en termes juridiques c’est bien l’INCODER qui porte la responsabilité de l’ensemble des fautes de procédure, la première étant de ne pas avoir enregistré la demande des paysans en 2003. Donc si quelqu’un est condamné un jour dans cette affaire il est clair que ce sera un pauvre bougre de l’INCODER qui n’a fait que suivre les ordres de ses supérieurs ; Daabon restera blanc comme neige. Cette affaire n’est pas sans rappeler celle du scandale du DAS (écoutes illégales de différentes personnalités commanditées par la présidence). Devinez qui est en prison : les femmes de ménage qui ont posé les micros ! En attendant c’est bien Daabon qui a remodelé le paysage et le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils n’ont pas fait les choses à moitié. Il est vrai que comme le clame Daabon, il ne s’agit pas de faire de l’huile de palme bio donc tous les coups sont permis ! Et tant pis pour les communautés voisines qui dépendent de l’eau de cette région, elles devront s’adapter à la chimie lourde nécessaire à ce genre de culture. Idem pour leur cheptel.

Plus court que le film complet « En Tierra de Otros », vous trouverez ICI une courte vidéo en espagnol mais parfaitement compréhensible.

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